
POUR
LES ARCHIVES DU XXE SIECLE
DE
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(Septembre 1988) _________________________________________________________________________________________ J.-J. Marchand : Jules Monnerot, je voudrais d'abord dire pourquoi vous nous intéressez. Evidemment, d'abord parce que vous avez du talent, deuxièmement parce que vous êtes une figure de la pensée actuelle, même si vous êtes contesté, et deuxièmement parce que votre point de vue sur les idées et sur les choses est tout à fait spécial dans le monde actuel, car vous avez énoncé ce principe qui finalement est à la base de toute votre œuvre : une religion n'est jamais vaincue sur le plan des lumières et de la philosophie, alors que la plupart des gens sont convaincus du contraire. Donc vous avez consacré votre vie à la sociologie des croyances. Mais vous-même, qui vous croyez-vous ? Monnerot : Eh bien, justement, je diffère de beaucoup de mes contemporains parce que je ne pense pas avoir raison, je ne me crois pas quelqu'un de particulier, je suis un point de vue, si vous voulez, je suis perspectiviste, je suis un point de vue que vous pouvez choisir pour regarder le XXe siècle, que j'ai parcouru puisque je suis né avant la guerre de 14 et que je suis, en somme, toujours là. De sorte que je suis une perspective sur le XXe siècle. Il y en a beaucoup d'autres, mais ce qui m'intéresse, ce qui m'est particulier, c'est d'être justement perspectiviste. Je sais qu'il y a des perspectives, je sais que, par exemple, l'erreur des historiens, la grande erreur des historiens du siècle est la suivante : les témoignages dont ils se servent sont autant de perspectives, mais les perspectives ne s'additionnent pas, de sorte qu'il n'y a pas de moyenne proportionnelle entre les perspectives, et qu'on peut faire un travail d'histoire considérable sur le XXe siècle en consultant des gens qui avaient des perspectives très différentes, et on peut en somme, je dirais à la limite, ne pas aboutir ; tandis que je me suis exercé à sauter d'une perspective à une autre, et je me suis accepté tel que je me suis trouvé quand j'étais jeune ; mais j'étais très curieux et j'ai cherché. Contrairement à certains de nos contemporains qui ne fréquentent que leurs disciples, moi, j'ai toujours fréquenté des gens qui pouvaient m'apporter quelque chose ; et, par exemple, c'est le hasard d'une vie, c'est le regard rétrospectif qui nous montre çà, successivement j'ai connu Alain, Simone Weil, André Breton, Daniel Halévy, le Général de Gaulle et tutti quanti, sans parler des philosophes, Gabriel Marcel, etc… J.-J. Marchand : Quand et où êtes-vous né ? Monnerot
: Je suis né le 28
novembre 1908 à
Fort-de-France et j'appartiens à une famille qui a ceci de particulier
que le
premier Monnerot qui a été à Mon
père fait ses
études en France, il fait du Droit, il est licencié ès Lettres, c'est
un ami de
Péguy - nous étions abonnés aux Cahiers
de Dans ce pays, à cette époque, les enfants étaient pratiquement élevés, tout à fait maternés par une, je ne dirai pas une bonne parce que cela ne conviendrait absolument pas, cela s'appelait une da : c'est une personne qui vivait dans la famille, qui avait sa place dans toutes les joies et dans toutes les peines de la famille, et j'ai été élevé comme çà par une personne adorable qui s'occupait vraiment de moi. Il y avait plusieurs échelons : ma mère donnait des directives, et mon père… mon père c'était un personnage en partie mythique, on disait : "Il ne sera pas content si tu ne fais pas çà, etc…", mais en fait il gouvernait de très haut et à la base il y avait beaucoup de liberté, et cela tient beaucoup à mon tempérament, parce que je n'avais pas un tempérament de.. si vous voulez… d'opposant, d'enfant qui grogne, je m'accommodais des consignes, je m'entendais très bien avec ma da et j'ai vécu une existence très agréable. Quand j'étais petit, par exemple, on nous conduisait tous nous promener sur la savane et les premières amitiés d'enfance tenaient aux affinités de nos das, c'est-à-dire que s'il y en avait une qui était bien avec une autre, eh bien, les enfants étaient bien les uns avec les autres ; c'est çà qui a déterminé mes premiers camarades, ceux avec qui je jouais dans le sable; et tout petit on m'a mis au lycée, parce qu'à ce moment-là il y avait des petites classes au lycée. Je ne me souviens pas d'avoir appris à lire, il me semble que j'ai toujours su… Alors cette enfance, c'était une enfance très agréable et très libre. Très agréable et très libre, beaucoup, non pas à cause des qualités de mes parents, mais à cause de moi, parce que j'étais très prudent, je me disais : "Bon, si çà les ennuie je ne le fais pas", et je me suis taillé un territoire de liberté très étendu.
Mais mon père était vraiment ce qu'on appelle un libéral, au sens latin du mot, pas au sens économique, c'est-à-dire un homme…il n'en existe plus maintenant comme çà… qui voulait qu'on prenne connaissance de tout ; notamment si on avait une position politique, la simple honnêteté exigeait qu'on prenne connaissance de la position adverse. J'ai été élevé comme çà : il faut savoir le non si on sait le oui, mais çà, si vous voulez, par influence… on ne m'a pas enseigné çà sur la chaire doctoralement, mais enfin c'était l'esprit qui régnait, c'était un esprit très libre, on interrogeait les gens, et donc j'ai eu une enfance qui n'était pas du tout orientée. Il m'était permis de prendre connaissance d'un tas de choses. A part çà j'adorais la lecture et on m'avait mis dans une chambre qui attenait à la bibliothèque de mon père, et je fouillais là-dedans, je lisais… et je dois dire que j'ai eu deux maîtres : la bibliothèque de mon père et puis une espèce de programme d'études que je me suis fait après. Mais pour ce qui est du lycée, des choses universitaires - ces choses-là, c'est très utile parce qu'il faut se mesurer aux autres, il le faut absolument, il n'y a pas d'éducation si on n'affronte pas les autres - je trouve que le lycée n'est pas essentiel, pas essentiel pour moi, mais il était essentiel pour moi que j'affronte les camarades. Des mots comme "morale", par exemple, eh bien, qu'est-ce que c'est ? Cela s'apprend au foot-ball, on joue avec une cheville foulée pendant une mi-temps : çà c'est de la morale, au fond la vraie morale c'est celle qu'on a tout de même modestement apprise, c'est le sport au lycée… qu'on ne faisait pas du tout comme maintenant ; on n'était pas forcés de le faire, nous avions nous-mêmes fait une société de foot-ball, les équipes, etc… J.-J. Marchand : Vous aviez des frères, des sœurs ? Monnerot
: Oui, j'ai été fils
unique pendant sept ans et
j'ai eu deux frères, le second a été tué à la guerre le 15 juin 40, à
Rembercourt-aux-Pots dans J.-J. Marchand : Et au lycée, est-ce qu'il y a eu des camarades qui étaient non seulement des camarades, mais qui ont fait une carrière, ou qui alors vous ont retenu, vous personnellement, par leur personnalité ? Monnerot
: j'ai eu plusieurs
lycées, j'ai d'abord été au
lycée de J.-J. Marchand : Mais vous, vous étiez bon élève ? Monnerot : J'étais bon élève, mais je me donnais un peu de peine, pas lui, moi je m'en donnais, enfin pas trop… J.-J. Marchand : Et ensuite votre père vous envoie peut-être à Bordeaux, comme on faisait souvent aux îles ? Monnerot : Non, non, je suis une victime des professeurs ; les professeurs disaient : "Mais il est très bien, il faut qu'il aille au lycée Henri IV ou au lycée Louis-le-Grand à Paris ; alors j'ai été au lycée Louis-le-Grand. Mais d'abord il y a eu un épisode … j'ai toujours eu des difficultés avec l'Université assez curieuses. Par exemple, on m'envoie au concours général de philosophie, et j'ai une crise d'appendicite pendant le concours, je remets mon brouillon parce que le correcteur me dit : "Vous remettez quelque chose", et j'ai un accessit de philosophie au concours général ; je fais la connaissance plus tard à Louis-le-Grand d'un des deux professeurs qui m'avaient corrigé, qui s'appelait Bernès et il me dit : "Vous comprenez, on doit chercher la moyenne entre l'avis des deux correcteurs, or cette moyenne ne peut pas se faire ; je vous aurais donné une très bonne note et lui une moins bonne, alors votre note n'a pas de sens, vous êtes bon ou mauvais, mais vous n'êtes pas comme çà". Il y a toujours eu des grincements. Je me rappelle la dernière année au lycée de Fort-de-France : un élève avait désobéi - nous avions des filles avec nous - il avait été dans l'espèce de cage aux filles pour causer avec elles et un surveillant général avait dit que c'était moi. On me convoque et je dis : "Non, c'est pas moi", parce que c'était exact ; on me punit, je fais la punition, et après, un garçon qui apprend çà, va se dénoncer et dit : "Mais, c'était moi !" Et alors le proviseur me reproche de ne l'avoir pas persuadé de mon innocence. Je ne me suis jamais vraiment entendu avec ces gens-là ; je lui ai dit une fois que ce n'était pas moi, je pensais que ma parole suffisait : vous comprenez, je n'ai pas fait de grands gestes… Je prends un autre bout de la carrière : quand on m'a vaguement invité - mais c'est une invitation qui n'a pas eu de suite - à être directeur d'études à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, j'ai fait des visites, comme on fait, un peu… beaucoup, pour le plaisir de voir des gens… parce que leurs opinions sont déjà faites ; j'ai dit à Lévi-Strauss : "Je viens vous voir parce que c'est la règle, mais je n'ai pas le profil, je le sais", et Lévi-Strauss a pris un air très grave… enfin il n'a rien dit… çà lui a paru peut-être un peu impertinent de dire qu'on n'avait pas le profil…
J'avais donc été dirigé vers la khâgne du lycée Louis-le-Grand. Ce qu'il y a d'un peu curieux dans mon existence, c'est que c'est une existence très docile, j'ai toujours fait ce que me disait mon père… J'ai voulu faire des sciences quand j'étais en seconde et mon père m'a dit : "Non, il faut faire des lettres", et j'ai fait des lettres. Et… j'ai été injuste à propos du lycée, il y a deux choses que le lycée m'a apprises, c'est d'abord la poésie anglaise, pour laquelle j'ai gardé un goût que j'ai eu toute ma vie, et ensuite des aptitudes curieuses, par exemple, j'avais un très mauvais professeur de latin, et … j'ai eu de bonnes notes assez vite et on se demandait comment, parce que j'étais inattentif, souvent à la porte… j'avais des bonnes notes parce que je prenais un texte, je m'habituais, et c'est une méthode en somme morphologique, je me disais : "çà c'est un adverbe, çà c'est un verbe, çà c'est un adjectif" et en jouant les combinaisons très vite, cela me donnait à peu près le sens… en partant de la morphologie; et comme je ne pouvais pas expliquer çà et que les gens n'étaient pas contents, on disait : " comment fait-il ?" J'ai été sauvé par un … ce qu'on appelait un pion à l'époque, un répétiteur, un très chic type, à qui j'ai expliqué mon cas, il m'a dit : "Ne vous en faites pas, quand vous serez premier en composition ils seront bien obligés de s'incliner, peu importe comment vous faites", et çà a marché comme çà. Alors on m'a envoyé au lycée Louis-le-Grand, et là j'ai eu un incident grave, une pleurésie, et je ne suis resté que trois mois et demi. Au lieu d'aller dans un sana comme on faisait à l'époque, j'ai vu un grand phtysiologue qui m'a dit : "Mais non vous n'avez qu'à rentrer là-bas, vous allez voir, çà va se remettre en marche", et c'est ce que j'ai fait, j'ai donc perdu un an, mais ces quelques mois au lycée Louis-le-Grand, j'ai connu des gens que j'ai connus pour le reste de ma vie ; par exemple, dans la classe au-dessus, il y avait Brasillach, Thierry Maulnier, Roger Vailland, et puis dans ma classe, Pelorson… les contemporains de cette époque-là ne se sont pas perdus de vue. Les traversées de l'Atlantique duraient douze jours, on avait le temps de se remettre… c'était une espèce de paradis perdu… et je suis arrivé, j'étais à peu près bien, j'ai passé l'année à faire du cheval, à galoper dans les allées de filaos et de tamariniers, à me baigner dans la mer à Saint-Pierre … Seulement, comme on avait incriminé la discipline du lycée Louis-le-Grand - j'étais interne - qui n'était pas terrible, mais pour quelqu'un qui n'avait jamais eu froid, elle était plus dure que pour un autre, on m'a envoyé au lycée Henri IV, non pas pour Alain, mais parce que la discipline passait pour relâchée. C'est comme cela que j'ai connu Alain, à cause de la réputation de relâchement de la discipline au lycée Henri IV. Alors j'ai été dans la classe d'Alain, et là c'était une chose merveilleuse… parce que… on prend Alain pour un théoricien politique, pour un philosophe, en réalité c'était un professeur qui faisait exactement le même programme que ses confrères, pour préparer aux mêmes choses, mais c'était un génie, c'était un homme extraordinaire, vous savez, c'était un homme-torpille, c'est-à-dire qu'il excitait les gens à devenir ce qu'ils étaient, il ne voulait pas du tout que vous pensiez comme lui, il avait çà de commun avec mon père, mais en tout à fait génial. Il ne voulait pas que les gens pensent comme lui, il voulait qu'ils pensent comme eux doivent arriver à penser. J'ai trouvé cela absolument prodigieux, j'ai été comblé dans cette khâgne. Mais naturellement je n'ai pas été un modèle, parce que comme j'adorais le grec, au lieu d'aller à des cours qui m'ennuyaient, avec un ami, par des méthodes para-administratives, on s'était procuré une turne, il m'enfermait à clé et je faisais du grec, ce qui fait que j'ai vraiment appris le grec, tout seul, mais beaucoup parce que j'ai commencé par lire Platon et les Tragiques avec le Budé, et j'arrivais à ne pas regarder la traduction pendant trois pages… alors je dois beaucoup au lycée Henri IV et à Alain. Autre point de friction avec l' Université, plutôt drôle : un jour, j'avais fait une dissertation sur le pragmatisme, et Alain me dit : "Mais c'est excellent et je vais vous donner 20". Alors mouvement dans la classe, parce que çà ne se fait pas, on ne donne pas 20 à une dissertation, et Alain dit : "Non, il y a une faute de d'orthographe", et il ne me donne pas 20. Donc
j'ai
été au
lycée Henri IV et cela se termine par une chose très curieuse : à
l'oral de
l'Ecole Normale Supérieure, on me demande - ce n'était pas exactement
formulé
comme cela - mais la question était en somme : il faut traiter les
faits
sociaux comme des choses. Je réponds et il y avait un garçon qui
s'appelait
Weil, qui avait été reçu premier l'année d'avant, qui assistait et me
dit :
"Tu auras le maximum", et je ramasse quelque chose comme 8 sur J.-J. Marchand : Et votre correcteur, c'était Fauconnet ou Bouglé ? Monnerot : Non, ils étaient tellement falots que je ne m'en souviens même pas, mais vous savez c'étaient des gens que cela ennuyait, ils savaient ce qu'on devait répondre ; quand ils n'ont pas entendu la musique familière, ils sont devenus distraits, et quand c'était fini, ils m'ont collé une mauvaise note parce qu'ils n'avaient pas entendu la musique qu'il fallait entendre. J.-J. Marchand : Et vous échouez donc à l'entrée à Normale ?
Monnerot : Oui, on en avait pris, je crois, 29 et j'étais 18ème à l'écrit, mais comme les gens se tenaient à un quart de point, je me suis ramassé 45ème, quelque chose comme çà. Mais çà ne m'a pas… Ah oui, il y a un autre incident qui m'a été fort désagréable, c'est que le professeur de grec m'a dit que j'avais sauté une phrase dans ma version grecque en la recopiant, parce qu'elle était bien, et il m'a dit, selon l'usage universitaire de l'époque : "je vous ai compté autant de fautes qu'en a fait celui qui en a fait le plus"… Heureusement que la phrase en question n'était pas très difficile, mais enfin, cela m'a empêché d'avoir une très bonne note, et en plus il me dit : "Pour réparer je vous donne un texte qui va vous faire briller", et il me donne un texte qui ne m'a pas du tout fait briller : c'était un texte qui ne présentait aucune difficulté sinon des difficultés de vocabulaire, des difficultés de technologie homérique : c'était la construction du radeau par Ulysse dans l'Odyssée. Il y avait des mots comme tarière, je ne sais même pas ce que çà signifie en français, jusqu'à présent je ne sais pas, alors mon interrogation était lamentable parce que c'était du type : "Il prit le… il le mit dans le… ensuite il passa derrière le…" parce que je ne connaissais pas les mots. Voilà. J.-J. Marchand : Et en même temps vous prépariez la licence ? Monnerot : Oui… Il faut revenir un peu en arrière… quand j'étais au lycée, ce qui m'avait beaucoup intéressé c'était d'une part la signification de l'histoire, et d'autre part - alors là nous donnons un petit peu dans la morale - le fait de savoir s'il fallait y participer, et je dois dire que ma vocation a été déclenchée par Montesquieu ; vous savez, le passage où il décrit les ressorts des régimes : la république et la vertu… l'aristocratie, c'est l'honneur, etc… je me disais : "çà vaut la peine de faire des choses comme çà". Donc dans cette vocation initiale, il y avait deux choses qu'on va retrouver, évidemment très affaiblies chez moi, c'est-à-dire retourner vraiment aux sources de la sociologie, à ce qui importe, et ensuite… le faire en français, autant que possible en français. Mais pas comme Montesquieu bien sûr, parce que la langue n'est pas du tout la même ; et enfin, ne pas donner des colonnes de chiffres, des statistiques dont on dit à la fin qu'elles ne sont pas très claires, et que, au fond, on ne sait pas à quoi s'en tenir. Donc
à ce
moment-là [après Henri IV] il y a eu une grande hésitation chez moi et
il
arrive ce que j'appelle une période de dissipation…
j'ai eu ma période de dissipation. Au point
où j'en étais, on pouvait faire n'importe laquelle des agrégations,
histoire,
langues vivantes, lettres, philosophie; j'en
ai parlé avec Caillois que je voyais à l'époque, et
il me dit :
"Mais, tu sais, ne fais pas philosophie parce qu'ils ne te prendront
pas,
ils ne prennent pas les gens comme toi" - étant donné les gens qu'ils
avaient pris… toujours la question du profil - "fais
comme moi, moi je fais la grammaire". Alors ,
pourquoi pas
? J'ai été au cours et ils parlaient de choses tellement minutieuses
que je me
suis dit : "Pour des choses aussi simples, beaucoup de gens le feront
aussi
bien que moi et il n'y a aucune raison qu'il me prennent". Et ce
n'était
pas vrai, Caillois avait tout à fait raison parce qu'il a très bien
passé
l'agrégation de grammaire et tout le monde ne la passe pas… A ce
moment-là,
j'ai été professeur dans une boîte libre… j'ai fait une année comme
auditeur
libre à l'Ecole des Chartes, ce qui me donnait la possibilité, ajouté à
ma
licence, d'être bibliothécaire, et j'ai été attaché à J.-J. Marchand : C'était en quelle année ? Monnerot : C'était juste avant la guerre… Car il y avait cela aussi : pour moi, la politique c'est l'histoire en avant ; il n'y a pas, je ne fais pas de distinction entre l'histoire et la politique, et je m'intéresse à ce continuum, alors je savais qu'il y aurait la guerre…A partir de 1937, je me disais : "Encore un instant de bonheur", comme dit l'autre, "parce que, on y va"… J'ai passé comme cela des années très décontractées, 37-38, attendant d'y aller, mais il y a une chose à laquelle je n'avais pas pensé, c'est que quand j'avais eu mon incident pulmonaire j'avais été réformé ; mais enfin cela n'offrait pas de difficultés insurmontables parce qu'il y avait un général, ami de lycée de mon père, le frère de notre médecin de quand j'étais petit, et aussi un ministre qui était très bien avec la famille de ma femme… Le ministre m'a dit : "D'habitude c'est pour le contraire qu'on vient me voir", et le général m'a dit : " Mais, mon cher ami, vous savez, quand on aura besoin de vous on vous appellera, vous pouvez rester". Mais enfin, on m'a envoyé au Val-de-Grâce où ils m'ont fait toutes sortes d'examens et j'ai été reclassé service armé. J.-J. Marchand : Je crois que là il nous faut revenir en arrière. D'abord deux choses, c'est pendant cette période que vous vous mariez ? Monnerot : Je me suis marié deux fois, la deuxième fois un peu avant la guerre. J.-J. Marchand : Et vous avez été mêlé au surréalisme ? Comment cela s'est-il passé ? Monnerot
: Oui, alors voilà
ce qui est arrivé : d'abord
quand j'étais à Henri IV, un camarade m'avait prêté des livres
surréalistes, je
les avais lus avec le plus grand intérêt ; j'ai trouvé que les
surréalistes
c'était pour le XXe siècle comme le romantisme pour le XIXe, c'était la
grande
chose, cela m'a tout de suite sauté aux yeux, mais chose remarquable -
c'est
une chose de génération - nous ne
prenions pas parti du tout ; maintenant on fait de la propagande dans
les
lycées, des petits garçons qui sont en cinquième pensent qu'ils sont
communistes ou quelque chose comme çà, ou le contraire ; nous pas : à
la limite
un homme avait des opinions quand il entrait dans la vie, qu'il se
mariait… et
en attendant, surtout pour les gens de mon espèce, ils devaient
s'informer ;
alors, comme justement à cause de mes curiosités, c'était vraiment de
l'information assez poussée, je me suis beaucoup informé. Cette espèce
de
libéralisme dans le monde existait d'une manière tout à fait naturelle
dans la
génération de mon père. Par exemple, mon père adorait Barrès et c'était
un
fidèle de Jaurès. Jaurès lui donnait des places pour aller l'écouter au
Palais-Bourbon quand il faisait un grand discours, et mon père m'a
raconté la
chose suivante : un jour il a confié à Jaurès son admiration pour
Barrès, et
pendant une suspension de séance, à un personnage qui avait le dos
tourné,
Jaurès dit : "Maurice, j'ai un de mes jeunes amis qui t'admire beaucoup
et
qui veut te connaître". Alors Barrès se retourne et parle très
courtoisement à mon père… donc ils se tutoyaient et ils avaient l'air
très bien
ensemble. C'est comme çà que çà existait à l'époque, on a beaucoup
critiqué çà,
on a dit : "la camaraderie parlementaire...", mais enfin sur le plan
des idées tout le monde acceptait tout ; par exemple, Daniel Halévy m'a
raconté
que, alors que Péguy avait été jusqu'à dire contre Jaurès : "Un
roulement
de tambour pour couvrir cette grande voix !", eh bien, après, Jaurès
disait : "Péguy, c'est pas mal !". Donc J.-J. Marchand : Mais justement, en lisant les surréalistes en 1929, vous découvriez alors, au contraire, des gens qui étaient en paroles assez féroces ?
Monnerot
: Non… si vous
voulez, entre les guerres de J.-J. Marchand : Avant que vous vous détachiez du surréalisme, j'aimerais vous poser une question : le goût d'écrire… ? Monnerot : Souvent, dans ce que les écrivains disent d'eux-mêmes, on lit que la littérature leur est indispensable et que, écrire est pour eux un besoin, même une chose vitale. Je ne pense pas que ce soit mon cas, je ne pense pas que j'aie une vocation d'écrivain. On pourrait dire - je vais expliquer parce que ce n'est pas clair - que je suis un écrivain résiduel : à cause du fait que je suis français mais que je ne suis pas né en France, j'ai été un personnage un peu anachronique, pas très bien inséré dans la réalité française année par année ; et je pense qu'à une autre époque j'aurais préféré faire autre chose. Je me vois très bien… ne riez pas… je me vois très bien dans le Conseil d'Etat de Napoléon, ou préfet comme Maine de Biran. Il y a une particularité de caractère que j'ai héritée de mon père, qui était un personnage très aimé, mais ne pouvait pas se faire élire parce qu'il n'aimait pas parler aux gens, il n'aimait pas faire l'article, et moi aussi j'en suis incapable… Des amis m'ont accusé d'être antidémocrate ; ils m'ont fait trop d'honneur, je suis incapable de me faire élire en expliquant aux gens que je suis quelqu'un de très bien ; par conséquent la politique… Ce qu'il y avait d'autre, c'est une carrière administrative, préfet… alors étant donné peut-être la façon un peu trop libre dont j'ai été élevé - cela s'appelait "les années de savane" - je n'étais pas le sujet idéal pour l'ENA du temps, et je n'ai donc pas préparé une carrière administrative. J'avais des tantes, adorables d'ailleurs, qui voulaient absolument que je fasse la médecine, qui me voyaient neurologue… mais moi, avec beaucoup de bon sens, j'ai trouvé que j'étais trop souvent malade pour être un médecin, parce que je n'avais pas une foi absolue dans la médecine et je me disais : "Il est poli qu'un médecin ne soit pas malade, ne soit jamais malade". De sorte que je suis un écrivain un peu comme d'autres l'ont été, un peu par leur époque qui ne leur a guère laissé que cette issue ; vous voyez, c'est pour çà que je suis un écrivain résiduel. D'ailleurs cela s'est bien vu, puisque quand j'ai été au Conseil national du Rassemblement du Peuple Français, le général de Gaulle m'a demandé des consultations écrites… J'ai présenté un projet d'organisation de l'Union Française, qui a été rejeté par le Conseil national d'ailleurs ; j'ai fait des conférences à l'Ecole Supérieure de Guerre, j'ai été consulté par le gouvernement du Chancelier Adenauer sur l'éventuelle dissolution du parti communiste de l'Allemagne de l'Ouest, j'ai donné une consultation qui a été prise très au sérieux, ils ont fait exactement ce que j'avais dit… Chez mes ascendants on trouve ou bien des juristes ou bien des marins, alors il y a des marins qui deviennent planteurs par force, et des juristes qui deviennent écrivains par force, mais au fond, je ne pense pas avoir ce qu'on appelle une vocation d'écrivain. J.-J. Marchand : Mais la poésie, nous voyons bien que la poésie est une chose qui vous a passionné toute votre vie ? Monnerot
: Oui, mais oui,
mais d'autres choses aussi… Il
est certain que la poésie m'a beaucoup passionné… mais, vous savez,
tout me
passionnait, et puis alors, non, ce qui m'a passionné dans le
surréalisme çà va
beaucoup plus loin ; c'est que - ici
nous tombons dans un tout autre domaine - je pense qu'un mythe ou un
système
quelconque portant l'homme à se surpasser, doit exister dans une
culture si
cette culture ne veut pas retomber en confettis, et il m'avait semblé -
je l'ai
dit dans J.-J. Marchand : Très bien et très clair. Et l'aventure d' Inquisitions ? Vous sortez du surréalisme avec Aragon, Tzara et Caillois, racontez-nous cette aventure… Monnerot
: Ah! Mais non,
c'est beaucoup plus simple que
çà ! D'abord je ne sortais pas avec Aragon du surréalisme; Aragon était
fâché
avec eux depuis très longtemps, je n'ai pas connu Aragon chez les
surréalistes,
et Aragon… par une sorte de, si vous voulez, par jalousie pour les
camarades,
voulait séduire la jeunesse que les camarades avaient déjà séduite ;
alors pour
Caillois et moi, il a fait une danse de la séduction. Mais la raison
pour
laquelle il y a eu Inquisitions est
la suivante : il existait des gens dont les préoccupations, si on les
considère
d'un œil d'historien, n'étaient pas très loin des miennes, on les
appelle, vous
savez, "les non-conformistes des années trente" ; c'étaient des gens
qui ne voulaient pas être communistes, et que tout ce qu'il y avait à
droite ne
satisfaisait pas non plus, et qui cherchaient… Oui, on peut se
demander, étant
donné comme je suis apparu par la suite, pourquoi je n'ai pas fait
partie de ce
qu'on appelle les non-conformistes des années trente" puisque, en
somme,
j'ai répudié le communisme… On m'appelle fasciste, mais il faut y
mettre de la
bonne volonté… Je
tombe donc dans cette catégorie, en principe… Ce qui est arrivé est la
chose
suivante : je suivais leurs travaux avec beaucoup d'intérêt parce que
j'étais à Et
c'est à ce
moment qu'Aragon est venu nous dire cette chose merveilleuse : "On va
faire une revue, c'est nous, mais vous faites ce que vous voulez, vous
faites
exactement ce que vous voulez, je ne suis pas Aragon, je ne suis pas
communiste, vous faites ce que vous voulez". On l'a pris au mot et donc
on
a fait ce premier numéro de la revue. Les directeurs étaient Aragon,
Tzara,
Caillois et moi, çà fait beaucoup de directeurs pour peu de chose… Mais
naturellement Aragon, de toutes façons, ne pouvait pas faire ce qu'il
avait
promis ; étant donné le système dans lequel il était inséré, il ne
pouvait pas
; alors quand on a voulu faire un numéro deux - la guerre d'Espagne
avait
éclaté - en pleine réunion, Aragon vient
nous dire :"Nous ne pouvons pas rester comme çà… à penser ou à écrire…
alors qu'on se bat, que le sort du monde est en jeu en Espagne, etc… il
faut
faire quelque chose". Ce n'était pas dans nos conventions, alors moi je
lui dis : "Ce n'est pas dans nos conventions"… le ton monte un peu,
il dit : "Mais comment ? Enfin … !" Le ton monte encore et je finis
par dire : "Si je voulais aller
à la guerre
d'Espagne, j'irais, mais je ne veux pas y envoyer les autres ." Alors,
mouvements divers, indignation, le ton monte tellement que je prends la
porte ;
Caillois qui n'avait rien dit, me suit. Et c'est ainsi qu'il n'y eut
pas de
numéro deux d'Inquisitions… sur une
question de principe, pas sur la position prise : il faut être sérieux,
Aragon
avait dit qu'on faisait une revue consacrée à la phénoménologie. Et
d'ailleurs
ce qu'ils faisaient, je trouvais cela tout à fait ridicule, ils
allaient en
camion pour exciter les combattants, puis ils revenaient à toute
vitesse, ce
n'était pas décent. Comme disait Céline :"Venit,
vidit, vicit, embrassit J.-J. Marchand : Mais d'un autre côté, la situation française elle-même avait engendré des mouvements importants comme le 6 février (1934) ou le Front Populaire (1936) ; le marxisme classique vous aidait-il à comprendre ce mystère des choses ? Parce que vous dites : " Il fallait étudier", mais là, il y avait dans le marxisme classique, et dans l'économisme, et dans l'analyse des rapports de classes, une méthode qui pouvait vous aider dans vos recherches ? Monnerot
: Je suis content
que vous me posiez cette
question. Il est arrivé la chose suivante : quand les surréalistes ont
dit :
"Maintenant, on est communistes et tout le monde est communiste",
moi, sérieux comme un pape, je me suis mis à lire de A jusqu'à Z, Marx,
Feuerbach, une partie de Hegel - je devais lire la suite plus tard - j'ai lu naturellement Lénine et les
marxistes, et les marxistes intermédiaires, depuis Kautsky jusqu'à Rosa
Luxembourg, etc… Et il est arrivé ceci : comme Robespierre avait dit à
la fin
de son fameux discours : "Je vais conclure, et contre vous !" ayant
lu tout çà, je pensais que çà ne tenait pas debout pour des raisons
très
simples… c'est que la mission du prolétariat, c'était un acte de foi,
çà
n'était pas fait du même matériau que le reste. Par conséquent toute
l'histoire
était caduque. Donc j'ai lu Marx et les marxistes à la suite de la
sommation
des surréalistes, et mes conclusions étaient négatives… Vous savez que
le titre
du Capital, c'est : Contribution à la
critique de l'économie politique
; ce n'est pas un livre original, c'est une
critique de
l'économie politique anglaise dont Marx a pris connaissance, critique
géniale
d'ailleurs, mais il n'y a pas ajouté grand-chose, merveilleuse
description,
mais j'ai trouvé qu'en tout cas, quant à la situation qui était la
nôtre à la
fin des années trente… ? La situation était la suivante : il faut
partir du
Traité de Versailles : on avait condamné l'Allemagne à payer des dettes
de
guerre exorbitantes - et d'ailleurs c'est absurde parce qu'on ne peut
pas
endetter les enfants qui ne sont pas nés à cause de leurs parents. A
cause de
cela, l'économie a un peu tourné en rond sur elle-même, et les gens ont
dit :
"Mais si on veut que les Allemands paient, il faut leur refaire une
industrie". Alors les Anglais et les Américains notamment, et pas eux
seuls, ont fabriqué une industrie allemande ; donc les banques
tournaient à
plein, de sorte que, quand il y a eu la crise du capitalisme américain
en 1929,
ils ont été frappés de plein fouet, parce que c'étaient toutes les
banques qui
étaient liées aux Etats-Unis ; quand les Etats-Unis n'ont plus pu rien
faire,
la débâcle a commencé, d'une manière tout à fait absurde, vraiment
historique
et pas du tout prévue par Marx, parce que çà tournait à plein,
l'industrie
allemande était en train de devenir la plus grande industrie d'Europe,
mais
brusquement les banques entrent en cessation de paiement, donc les
industries
qu'elles soutenaient : il y a le chômage
et ce sentiment d'absurdité chez des gens qui étaient partis sur la
pente
ascendante et qui brusquement sont bloqués. Alors on a deux grandes
réactions
en Europe : la réaction communiste et la réaction, disons, très en
gros,
fasciste… mais les deux réactions ont quelque chose de commun, c'est que l'esprit doit reprendre le
mécanisme qu'il a laissé échapper, il faut que l'esprit humain rentre
dans la
course et contrôle. C'est à cause de cela que les générations de 1930
étaient
beaucoup pour remettre de l'ordre dans l'économie ; on trouvait
insensées et
tout à fait disproportionnées les conséquences de la crise, qui étaient
un peu
les conséquences d'une défaillance intellectuelle. Donc très
naturellement chez
les jeunes gens, deux attitudes qu'on peut d'ailleurs fractionner en
plusieurs,
sont apparues : ou bien on ferait cela avec les communistes, il
s'agirait alors
d'une remise en ordre tendant à être un ordre mondial, ou bien
considérant que
cela n'était pas faisable, on ferait un ordre limité, qui n'évitera pas
les antagonismes
avec ceux qui sont à côté et font eux aussi un ordre limité ; si vous
voulez,
c'est la tendance, en gros, fasciste. A ce moment-là… si vous lisez des
livres
comme Les Réprouvés, de von Salomon,
ou
A
ce moment-là,
la propagande communiste était extrêmement habile ; elle se faisait
principalement par des journaux qui s'appelaient Vu et
Lu, je ne sais pas
si vous avez connu çà : Lu c'était un
"digest" de la presse mondiale, et Vu c'était des
photos, c'était le choc des photos, comme
dit l'autre ; ils jouaient
sur le velours, parce qu'ils montraient, comme disait Breton, "les
pyramides de pommes du plan quinquennal, comme c'était beau !" et on
brûlait du café au Brésil, on brûlait du blé au Canada ; c'était noir
et blanc
et cela a beaucoup atteint les gens au début des années trente, ils se
disaient
: "Tout de même… !" Mais les cartes étaient truquées en ce sens qu'on
ne nous invitait pas à aller voir en URSS comment cela se passait. Nous
avons
su par la suite qu'il y avait des famines sensationnelles au même
moment, en
Ukraine notamment, Koestler y était… Donc, il y avait des rapports
assez
étroits entre les gens des années trente qui voulaient changer quelque
chose…
Mon parti a été, en somme, l'hésitation, parce que … le communisme,
c'était
non, mais d'un autre côté J.-J. Marchand : Est-ce que c'est à ce moment-là, pour y voir clair, que se manifeste ce que j'appellerais la vocation sociologique ? Monnerot : Eh bien, oui, qu'avaient de commun toutes ces questions ?… C'est un très mauvais mot "sociologie", je n'aime pas du tout, mais en gros, pour se faire comprendre, c'était des questions sociologiques toutes ces questions : c'est-à-dire l'impact, la détermination d'un facteur de l'histoire sur un autre facteur de l'histoire, et de tous les facteurs sur le facteur psychologique ; nous entrons dans un domaine qu'on peut appeler le domaine de la sociologie, c'est-à-dire l'interaction des hommes… J.-J. Marchand : Parlez-nous donc, alors, de ce qu'on appelait le Collège de Sociologie et de la sociologie sacrée parce que c'est deux choses reliées… Monnerot : Ah… là, il y a une histoire un peu annexe, qui est un peu anecdotique à mon avis… Donc, les surréalistes avaient pour moi épuisé leur intérêt ; cela ne m'empêchait pas de rester très bien avec des personnes comme Dali, Thirion, Char et Crevel. Mais évidemment on n'attendait rien d'autre d'eux, que de faire une exposition ou des choses comme çà. Donc, à ce moment-là, tout simplement, il aurait fallu faire un groupe d'études pour traiter de ces questions très sérieusement ; car, chose curieuse, les universités des différents pays ont des systèmes d'instruction, des systèmes professionnels et socio-professionnels où il n'est pas tellement prévu d'étudier les questions qui se posent ; il y a des programmes, mais les questions qui se posent… or il fallait étudier les questions qui se posent. En réalité, [dans cette aventure du Collège de Sociologie] il y a eu un malentendu complet parce que nous étions trois personnes aussi différentes que possible, avec des motivations totalement différentes, et l'idée de faire quelque chose ensemble, rétrospectivement, paraît un peu amusante… il faut prendre les personnages un par un. Il y avait d'abord Bataille, que vous connaissez, qui est génial… Compte tenu de ce que je vous ai dit de mes préoccupations, enfin du côté sérieux de mes préoccupations - pour moi, un personnage qui veut faire quelque chose, doit présenter un certain équilibre entre ses propres pulsions - Bataille avait un petit peu trop de vie privée pour sa vie publique éventuelle. Je ne veux pas dire qu'il était vraiment la proie de fantasmes, mais il n'était pas susceptible du minimum d'objectivité qu'il faut pour faire une chose un peu sérieuse dans ce genre de recherche. Vous pouvez ne pas penser cela, mais c'est ce que je pensais. Et ce qui a tout de suite refroidi nos rapports et les a rendus un peu difficiles, c'est que naturellement moi, je l'aimais bien, je ne voulais pas le lui dire, on ne dit pas à un ami : "Vous n'êtes pas sérieux, mon cher". Il voulait aussi et en même temps, faire cette fameuse société secrète dont il aurait été l'animateur, et dont les rites auraient pu aller jusqu'aux sacrifices humains, etc…et il était tout le temps à me demander d'en faire partie ; alors moi, je me dérobais… je lui répondais le plus gentiment possible que non, et finalement cela a fini par l'agacer beaucoup, parce qu'il y avait comme un mur : Collège de Sociologie oui, société secrète non ; mais ce qu'il n'a pas aimé au fond, c'est que je ne suis pas du tout contre les sociétés secrètes, mais je suis contre l'absence de sérieux quand on fait des choses pareilles ; de sorte que, sans que je l'aie dit, il l'a quand même saisi, et il l'a mal pris ; alors j'ai commencé à l'agacer. Caillois, c'est un autre cas. Caillois était prodigieusement doué ! Mais il ne tenait pas spécialement, j'ai l'impression, à une chose plutôt qu'à une autre ; il était lancé, il aurait pu faire n'importe quoi et tout cela ne lui paraissait pas très grave ; il ne lui paraissait pas très grave de se prêter un peu à la société secrète de Bataille - si jamais il s'y est prêté, j'en doute, étant donné ce qu'il m'a dit, il ne s'y est pas prêté non plus - mais si vous voulez, il n'opposait pas de résistance à Bataille, d'autant plus qu'il allait publier ses premiers livres chez Gallimard. Il disait : "Bon, çà ne nuit pas, ce n'est pas…" De sorte que ma position particulière, très naïve, était d'avoir vaguement l'idée de faire une chose sérieuse ; et alors j'ai tout de suite vu les inconvénients… parce que j'ai renoncé tout de suite. En analysant ce au-devant de quoi nous allions, j'ai bien compris que çà ne passerait pas comme çà… J'ai développé plus tard dans un livre, vous savez, Les Faits sociaux ne sont pas des choses, ce que j'appelle le pouvoir vésicant de la vérité, c'est-à-dire que si vous dites certaines choses, çà n'est plus comme si vous ne les aviez pas dites ; cela explique très profondément le phénomène de la science sociologique ; il y a des choses qui ne doivent pas sortir, parce que, si jamais elles sortent, c'est fini elles sont sorties… Et je me disais : "Si on examine très sérieusement notre situation, nous serons amenés à des jugements extrêmement sévères sur nous-mêmes, sur ce que nous avons fait, sur notre civilisation ; de toute façon cela ne fera plaisir à personne ; et puisqu' il y a une sociologie organisée dans les universités, ce serait très mal reçu" ; donc c'était un projet qui n'avait pas d'avenir, et qui en avait d'autant moins qu'à partir de 37, j'étais sûr de la guerre, de sorte qu'il n'y avait pas de quoi s'énerver, puisque de toute façon, on ne ferait rien du tout, on serait tous mobilisés. J'ai donc été assez réticent, et je dois dire que j'ai présenté une certaine mauvaise volonté qui a amené la rupture… Bataille
faisait
toutes sortes d'extravagances…Auparavant, toujours par cette confusion
de la
vie privée et de la vie publique, il avait fait un truc qu'il appelait
Contre-Attaque[1]
: il fallait que les gens
du Front Populaire se mobilisent, un petit peu comme les gens de J.-J. Marchand : Un peu comme dans le film "Adenaï, bandit d'honneur" : "Je vais faire un peu de vendetta"…[2] Monnerot
: Oui, c'est çà…
Alors j'ai voulu faire une
chose dont je n'ai pas, par la suite, été très content. Je me suis dit
: "
Puisque je me suis occupé de ces choses-là, je vais un peu consulter
les gens
sur ces questions". C'est l'enquête de Volontés,
la revue que dirigeait Pelorson. J'ai interrogé des personnes très
diverses,
Mounier, Rivaud, qui avait été mon professeur à J.-J. Marchand : Mais avant justement d'aborder la période de la guerre, j'aimerais que vous nous parliez de cette notion du sacré, finalement très mystérieuse , qui était quand même à la base du Collège de Sociologie… Monnerot : Non, ce n'est pas tellement mystérieux, c'est à la base d'une partie de la sociologie ; la seule chose à mon avis, qui sauve la sociologie de Durkheim, le côté sérieux de cette sociologie vient de ses sources allemandes et anglaises, de livres allemands et anglais sur la religion des sémites anté-historiques, c'est-à-dire des sémites avant le monothéisme… En réalité, pour que ce que nous appelons une culture, tienne, il faut quelque chose, qu'on n'a jamais réduit à du rationnel, c'est comme un foyer qui chauffe quelque part, et les gens se chauffent à çà, et quand c'est refroidi, eh bien, ce n'est plus rien, c'est fichu. Alors, c'est cette espèce de recherche du feu central qui au fond rendait la sociologie très intéressante, parce que la sociologie française, ils ne savaient même pas ce qu'ils faisaient, mais ils erraient tout autour. Même la sociologie anglaise et américaine, enfin Boas et des gens comme çà, Lowie et tous ces gens-là, eh bien, c'est çà qui les fascinait chez les Indiens, c'est çà qui les fascinait en Océanie, c'est çà qui les fascine en Polynésie, mais Durkheim qui était formaliste leur disait : "Vous décrivez les rites et d'après les rites vous voyez…" Il considérait les rites un peu comme des institutions… vous étudiez une institution et après vous cherchez la signification de cette institution, ayant étudié son fonctionnement ! J.-J. Marchand : Justement, après 50 années, comment expliquez-vous - expliquer, c'est très difficile, évidemment - mais la notion même de sacré peut-elle vous permettre, par exemple, d'expliquer des phénomènes comme celui que nous voyons : le grand-père se fait tuer à Verdun, le père réagit beaucoup plus faiblement en 39-45, et le petit-fils refuse de faire son service militaire. Voilà une notion du sacré qui se passe sous nos yeux, comment une telle chose est-elle possible ? Monnerot : Il y a deux questions, il y a une question profonde et une question qui le paraît moins. En fait, les gens sont , si vous voulez, victimes de l'éducation qu'ils ont reçue : c'est que ce ne sont pas les mêmes. Les instituteurs étaient patriotes quand le grand-père est mort à Verdun ; maintenant on ne peut pas affirmer qu'ils le soient. Les gens recevant une formation différente dans un environnement différent ne réagissent pas de la même façon, c'est tout simple, il n'y a pas une baisse de qualité, mais simplement les gens sont élevés différemment. J.-J. Marchand : Vous pensez que c'est aussi simple que cela, c'est-à-dire très clair et qu'il n'y a pas une sorte de déclin métaphysique ? Monnerot
: Mais cela ne fait
que déplacer la question ;
il y a une question profonde : pourquoi est-ce qu'il en est ainsi ?…
Alors là
si nous revenons au sacré, nous sommes dans le domaine des
constatations
positives. Nous savons que quand le feu central baisse, tout baisse, et
là nous
sommes sur un terrain solide ; mais si on prend les très grandes
investigations, les très grandes promenades dans l'histoire
universelle, comme
celle de Spengler ou celle de Toynbee, nous voyons qu'ils se sont
demandé - ils
ont pris culture après culture - en somme,
pourquoi à un certain moment cela ne marche plus, parce que c'est tout
de même
très intéressant. A un certain moment les gens se mettent à faire des
bêtises,
les hommes politiques, les dirigeants se mettent à faire des bêtises,
qu'ils ne
faisaient pas avant, et tout se passe comme s'il y avait un relâchement
des
tissus, on fait des bêtises de tous les côtés. Mais on observe en même
temps
qu'il y a une baisse de cette chose qui est très difficile à nommer.
Bergson
disait que la vocation de l'univers c'est de fabriquer des dieux, alors
on peut
dire qu'il y a chez l'homme une fonction déificatrice, n'est-ce pas, et
alors à
un moment, dans les civilisations différentes - ce n'est ni Spengler ni
Toynbee
qui disent çà, mais c'est ce que tout de même les investigations
révèlent - à
un certain moment la fonction déificatrice faiblit, comme une lampe
dont la
mèche est usée ; elle faiblit et il se passe cet ensemble de
phénomènes, les
choses vont moins bien ; donc cette fonction déificatrice est capitale,
et pour
parler d'une chose dont on ne peut pas parler, qui est extrêmement
difficile à
nommer, le terme de "sacré" convient, parce que c'est une chose qu'on
n'arrive à définir qu'indirectement. Bataille avait même été plus loin,
c'est
une chose que je lui ai prise, il est arrivé jusqu'à la notion
d'hétérogène. Il
disait :"C'est quelque chose qui ne subit pas la commune mesure". Et
en appliquant cela d'une manière tout à fait naturaliste, il arrivait à
dire
des choses assez frappantes pour des gens de notre âge ; par exemple,
quand il
parle des chefs fascistes, il dit dans son étude sur J.-J. Marchand : J'aimerais que vous parliez un petit peu, quand même, de votre ancien camarade Pelorson qui tentait lui aussi, de faire cette revue où vous avez publié votre enquête. Monnerot
- Ah, çà c'est autre
chose. Il y a des choses
qu'on ne fait pas assez, qui seraient merveilleuses à faire, mais ce
serait
très difficile, c'est l'histoire d'une génération. Pelorson était un
garçon
brillant, il se rasait à l'Ecole Normale Supérieure, et il était allé
comme
boursier à Dublin. A Dublin, il pénètre dans le milieu de James Joyce,
il
connaît des gens comme çà, il n'a plus aucune envie de rentrer à
l'Ecole, alors
il ne rentre pas, il revient à Paris, il
fonde cette école bilingue, et il est journaliste à Paris-Midi;
mais enfin je l'ai assez bien connu. Il faut connaître
le ressort d'un homme ; le ressort chez lui a été, ne l'est plus, mais
a été,
l'ambition ; il était ambitieux. Eh bien, ce qui lui est arrivé n'est
pas
extraordinaire ; vous savez qu'en 40, après la défaite, il y a eu une
sorte de vide…
l'histoire a horreur du vide, alors dans ce vide des brillants jeunes
gens se
sont précipités ; Pelorson avait tout pour briller là-dedans, alors il
s'est
précipité ; je crois qu'il représentait le ministère de la jeunesse, du
maréchal Pétain, en zone occupée ; là on ne se voyait plus, mais ce
n'est pas
extraordinaire. A la suite de cela, comme çà a eu des conséquences
fâcheuses,
qu'à J.-J. Marchand : Nous arrivons au début de la guerre de 1939, mais quelles sont vos conclusions personnelles sur l'état de notre civilisation et les hommes à la veille de cette guerre ? Monnerot
- Eh bien, je pense
que nous avons été dans le
camp des vainqueurs en 14-18, mais il n'empêche que Donc
il y a une
question de génération ; les gens de ma génération ont été des fils de
vainqueurs, c'est-à-dire que dans les années 20 c'était quelque chose
d'être
français ! Vous voyagiez sur Qu'est-ce
qu'on
avait fait, l'équipe Berthelot, le professeur Denis, etc… ? Ils avaient
inséré
l'Allemagne dans un réseau de puissances qui lui interdisait de bouger,
et qui
faisait échec à son dynamisme ; les aérodromes tchèques - les Tchèques
marchaient avec nous la main dans la main - étaient à deux heures de
Berlin ;
nous contrôlions l'Allemagne qui ne pouvait rien faire ; or,
l'Allemagne se met
à desserrer les chaînes, et l'opinion française est très favorable au
fait que
l'Allemagne desserre un joug qui est en effet insupportable. Alors vous
voyez
d'ici la contradiction, parce que… c'est la contradiction des pères et
des
fils, et c'est çà que je n'aime pas beaucoup non plus chez les gens de
maintenant, par exemple, tout ce qu'on dit sur la colonisation. Je me
rappelle
avoir, dans une assemblée universitaire, dit, d'une manière un peu vive
à
quelqu'un qui disait du mal de ce qu'avaient fait les Français au début
du XXe
siècle : "Monsieur, vous avez de la chance, vous vous croyez plus malin
que votre grand-père, moi, je n'en suis pas sûr". En fait, il y a une
désolidarisation des générations ; je ne dis pas qui a raison, qui a
tort, mais
les générations ne se sont pas comprises, et surtout, ce qui est
capital dans
la vie d'une culture, ne se sont pas continuées ; parce que ce n'était
pas la
peine de dresser un piège tel que l'Allemagne ne puisse pas déclencher
un
conflit, pour, au dernier moment, brusquement déboucler les chaînes et
la
laisser faire ; et c'est ce qu'on a fait, et c'est ce qu'ont fait ceux
qui
étaient censés être tout à fait contre, c'est à dire les gens de gauche
: depuis Albert Sarraut, ils ont, au
dernier
moment, défait ce qui avait été fait ; Notre politique a vacillé
entre deux systèmes
dont chacun était défendable : le système de Daladier qui était le
pacte à
quatre, très bien, l'Angleterre, J.-J. Marchand - Ainsi donc la guerre éclate, mais les hommes en face de la guerre ? D'abord, quelle est votre expérience justement ?
Monnerot
- On m'a mis dans
l'encadrement métropolitain
du 2ème R.T.A., deuxième régiment de tirailleurs algériens ;
mais
d'abord on m'a envoyé dans le Cher comme sergent pour instruire des
récupérés.
Bon, j'ai fait çà, puis, au début de juin 40, on nous a envoyés en
renfort vers
Troyes, mais il était trop tard, et dans un lieu qui s'appelle
Saint-Florentin,
c'est entre Nancy et Dijon, nous étions mitraillés par des avions et le
train
s'est arrêté en rase campagne, il ne pouvait plus continuer ; nous
avons été
dans un petit bois, et le petit bois était canardé par les Allemands ;
alors
là, j'ai fait une expérience, parce que, à ce moment-là on se dit, non
pas
: "Est-ce que j'aurai peur ?"
parce que tout homme a peur, mais : "Quel est l'effet de la peur sur
moi
?" Parce que, en somme, si l'instruction militaire est faite pour que
vous
agissiez ayant peur comme si vous n'aviez pas peur, alors il s'agit de
faire
les gestes automatiques qu'on vous a appris. J'ai été dans le petit
bois en me
demandant comment j'allais tenir le coup, très ennuyé sur moi-même, et
là j'ai
été un peu soulagé parce que il y avait des petites branches d'arbres
qui
volaient, et je demande à un camarade : "Qu'est-ce qui les fait voler
ces
petites branches d'arbres ?"Il me dit : "C'est des types qui nous
tirent dessus à la mitrailleuse", et çà ne m'a pas beaucoup ému… mais
alors,
on ne nous avait pas distribué de munitions, nous avions des armes et
nous ne
pouvions même pas riposter. Nous avons été sauvés par des types de Nous
avons
poursuivi notre repli, Lyon, Vienne ; à Vienne, le capitaine nous a dit
:"
Le dépôt de tirailleurs est à Avignon, nous n'avons plus d'intendance,
rendez-vous à Avignon", et c'est à Avignon qu'on a terminé la guerre
dans
le dépôt des tirailleurs… Mon frère cadet qui préparait une thèse de
droit
international a été tué le 15 juin 40 à Rembercourt-aux-Pots dans J.-J. Marchand - Vous êtes donc démobilisé en Avignon et que faites-vous alors ? Monnerot - Alors
ici
entre un personnage qui a été beaucoup pour moi, c'est le frère de ma
femme,
nous sommes entrés dans la résistance ensemble. Lui, il était à
Dunkerque. Il
avait été rapatrié par les Anglais . Il avait une maison en zone libre
à Evian,
sur la route d'Abondance qui domine le lac Léman ; j'y ai été et je
l'ai
attendu ; notre premier travail a été de retrouver nos frères. Ma femme
a un
autre frère dont on était sans nouvelles qui avait fait son service à
Saumur,
mais il avait demandé l'aviation et il
était dans une école d'aviateurs à Dinard. On nous a répondu finalement
qu'"il était parti de sa propre initiative vers une destination
inconnue"…
Il avait pris un bateau polonais, du côté de Bayonne, le même que
Maurice
Schuman. Donc il était allé avec de Gaulle, il a pris part à l'histoire
de
Dakar, etc… Mon frère, c'est plus tard à Paris que j'ai retrouvé un de
ses
camarades qui m'a dit qu'il était tombé
dans un lieu qui pouvait se situer au périmètre de quatre communes,
j'ai écrit
aux quatre maires et le quatrième m'a dit : "Il est bien tombé là", à
Rembercourt - aux - Pots, dans Avec
mon
beau-frère qui faisait une thèse de génétique au Muséum, il y avait
pour nous
deux solutions : passer en Angleterre ou bien essayer de faire quelque
chose en
France. Alors on a essayé par J.-J. Marchand - Et vous vous occupiez de l'exploitation agricole ? Monnerot
- Un
minimum. Et là, j'ai beaucoup travaillé, j'avais encore des amis à
l'Ecole
Normale Supérieure, et ailleurs, qui empruntaient des livres pour moi.
De temps
en temps j'avais un coup de téléphone de Paris et je devais venir pour
faire
quelque chose, par exemple porter des valises extrêmement lourdes dans
un métro
plein d'Allemands sans savoir ce qu'il y avait dedans ; ce qui était
important
c'était de ne pas savoir ce qu'on faisait parce que comme çà, çà ne
risquait
rien… Beaucoup de gens n'avaient pas de quoi manger ; j'ai été à Paris
pour
chercher les amis qui pouvaient avoir besoin de pommes de terre ou ce
genre de
chose… C'est comme çà que j'ai renoué avec Bataille en 42 ; j'ai été le
voir,
parce que j'avais rompu ; il a été très content de me voir… J'ai aussi
revu
Char… en Provence ; c'est assez tard…
quand il y a eu les premiers maquis… des garçons qui ne voulaient pas
aller au
service de travail obligatoire en Allemagne, sont venus nous voir - notre chef, c'était Coquoin, neveu de Guadet,
il était chef de travaux à
Je
suis donc
rentré, alors là, çà a été la crise : mon beau-frère a été arrêté, en
même
temps notre réseau a été complètement démantelé et j'ai dû changer de
domicile,
et comme un malheur n'arrive jamais seul… J'avais rencontré
Cartier-Bresson,
vous savez le photographe, lui, il était prisonnier évadé, il m'a dit :
"Mais c'est très simple, vous venez chez moi et je viens chez vous, on
ne
nous connaît pas, etc…" Alors je vais habiter chez lui, il n'habitait
pas
loin d'où habitait Aragon, rue de J.-J. Marchand - Pendant ces années, vous avez beaucoup travaillé… Quels sont les livres que vous aviez écrits ? Monnerot
- En fait, je n'ai
voulu écrire qu'un livre, et
tout ce que j'ai écrit, çà a été des morceaux tombés de ce livre ; j'ai
voulu
faire un livre sur l'histoire, un livre sur la signification de
l'histoire, et
alors naturellement je me suis lancé dans de vastes lectures, et
finalement le
premier livre que j'ai écrit, c'est J.-J. Marchand
- … Monnerot
- Eh bien, je le
disais au début de notre
entretien, ils n'ont pas eu conscience de ce qu'ils ont été, de ce
qu'ils ont
fait ; c'est ce que Sorel explique dans J.-J. Marchand - Passons donc aux Faits sociaux ne sont pas des choses, parlez-nous de ce livre qui est écrit à l'origine, non pas tellement contre Durkheim mais contre certains de ses disciples les plus… Monnerot
- Non, en fait c'est
beaucoup plus simple que
çà ; comme je voulais me lancer dans une chose que je trouvais assez
vaste,
j'ai voulu m'assurer du point de vue de la méthode, j'ai voulu me
demander ce
que je faisais, et donc qu'était cette discipline que j'abordais, en
somme, et
j'ai trouvé que justement - alors là aussi je me suis heurté à
l'Université
officielle - j'ai trouvé que dans l'Université française on avait fait
une
toute petite chose, c'était de la
politique universitaire : on avait créé des chaires de sociologie, et
pour
créer des chaires de sociologie, il fallait que ce ne fussent ni des
historiens, ni des philosophes, ni autre chose, et finalement ils
s'interdisaient, c'est absolument monstrueux, ils s'interdisaient
l'histoire.
Or, ce que j'appelle sociologie, c'est fondé sur la comparaison, c'est
du
comparatisme historique, c'est d'extraire des notions des comparaisons
historiques. Ils s'interdisaient d'une part le comparatisme, ils
s'interdisaient d'autre part ce qu'on appelle le recours au vécu, ce
que les
Allemands appellent verstehen,
c'est-à-dire la compréhension directe ; on a compréhension directe de
la colère
parce que quand on a quelqu'un en colère
devant soi, on comprend bien ce que c'est ; c'est d'ailleurs une
connaissance
faillible : par exemple, je crois que c'est un éthologue qui a montré,
avec des
dessins qui sont très jolis, que le chameau a l'air méprisant , parce
qu'il a
la bouche qui fait çà, or c'est une disposition anatomique, et le
chameau n'est
pas, il n'y a aucune raison de dire qu'il soit méprisant ; donc on peut
se
tromper sur un homme qui a une disposition anatomique de ce genre et
qui n'est
pas méprisant du tout, et dire : "Tiens, je "comprends" qu'il
est méprisant". Donc la "compréhension" dite directe, qui
recourt au vécu, est une compréhension faillible, alors c'est là que
nous
allons vraiment dans la discipline inexacte, parce que là, çà fait une
place à
l'esprit de finesse : il faut savoir quand c'est vraiment çà et quand
ce n'est
pas vraiment çà. La sociologie française, en plus, ignorait
complètement -
alors c'est tout à fait scandaleux - tous les grands sociologues :
d'une part,
elle ignorait Pareto et l'école italienne, et elle ignorait Max Weber,
qui a
été, je crois, traduit en Français en 1974 ; j'avais lu cela en
allemand et en
anglais dans les années 30. Donc c'était vraiment une histoire de
boutique.
Alors avec les fameuses règles de Durkheim, vous savez, "un fait
psychologique ne peut pas être la cause d'un fait sociologique, il y a
quatre
règles inapplicables… Je les ai appelées très sévèrement dans Intelligence de |