
|
Jules
Monnerot (1908-1995)
est connu
comme
le sociologue français qui, le premier, a fait voir le phénomène
communiste
dans toutes ses dimensions et en a révélé la signification profonde. Ce
que
l’on sait moins, c’est qu’auparavant, il avait donné les bases d’un
renouveau
de la sociologie française ; il jugeait en effet stérilisantes les
règles
de l’Ecole durkheimienne qui régnait alors à la Sorbonne, et son
premier
soin avait été, dans un livre intitulé Les
faits sociaux ne sont pas des choses [1],
d’exposer sa propre méthode qu’il compléta et approfondit plus tard
dans un
ouvrage en deux volumes, Intelligence
de
la politique [2].
Il disait appartenir à la lignée de
sociologues européens qui va de Montesquieu à Pareto et Mosca, en
passant par
Tocqueville, Taine et Sorel.
Monnerot a illustré sa méthode d’ouvrages destinés à la compréhension de l’histoire, en décrivant les grands phénomènes historiques du XXe siècle : le communisme [3], le fascisme [4], la révolution [5], les intellectuels [6], la guerre [7], sous ses formes non militaires, en particulier la « guerre psychologique » dont les media sont l’instrument, et l’enjeu : « l’empire sur les âmes ». Grand connaisseur de littérature et de poésie, il fut aussi, traitant du surréalisme [8] ou de la tragédie [9], sociologue de notre culture, et même auteur de fictions [10].
Monnerot pensait que les sciences humaines devaient aboutir à un meilleur gouvernement des hommes : « L’enjeu est d’importance, on peut même dire qu’il y va exactement de tout »[11]. Il a souvent essayé de se faire entendre du pouvoir : « Les intellectuels pensent que le pouvoir c’est le mal. Moi, je pense que le pouvoir ce n’est pas le bien ; mais le pouvoir peut faire du bien, et çà vaut mieux qu’il le fasse »[12].Ce qui explique que sans jamais cesser d’étudier l’homme dans son être, ses actions, son histoire, il soit quelquefois descendu dans l’arène[13]
Jules Monnerot était
un Français de l’empire.
L’empire
colonial français
(Affiche pour l’exposition
coloniale de 1931)
Il est né à La Martinique dans une famille de juristes et de marins d’origine charentaise, dont l’ancêtre était venu s’installer dans l’île après la Révolution, sa famille ayant été ruinée sous la Terreur. Son arrière-grand-père avait épousé une métisse, tandis que la sœur de celui-ci épousait le comte de Gobineau (l’auteur de l’Essai sur l’inégalité des races humaines).
Alexandre Dumas et Montesquieu sont à l’origine de sa vocation. A sa passion pour l’histoire, Montesquieu qu’il découvre au cours de ses études secondaires au lycée Schoelcher à Fort-de-France, ouvrait la perspective de la science politique. Un mot sur la bibliothèque de son père qui lui permit de se familiariser des auteurs et des doctrines essentiels à ses travaux futurs, qu’il s’agisse des théories marxistes, de Georges Sorel et sa conception des mythes, des œuvres de Vilfredo Pareto ou de Gaëtano Mosca, « deux Italiens que l’Université française semblait ignorer » : il s’en étonne quand il arrive à Paris pour y poursuivre ses études[15] en 1926.
Interne au lycée Louis-le-Grand où sont nombreux cette année-là les jeunes gens qui deviendront célèbres (Jacques Talagrand, le futur Thierry Maulnier, Robert Brasillach, Paul Guth, Léopold Sédar Senghor, Roger Vailland, etc…) une pleurésie[16] au cours de son premier hiver en France, le renvoie dans son île natale. Il revient au printemps de l’année suivante, au lycée Henri IV. Dans la classe du philosophe Alain il obtiendra les notes les plus élevées ; c’est pourtant la philosophie qui l’élimine à l’oral du concours d’entrée à Normale en 1930. Rappelant ces faits, il précisait qu’il avait repris les principes de son exposé du concours dans Les Faits sociaux ne sont pas des choses, que ce livre fut pillé (sans pour autant être cité), ces mêmes principes ayant en fin de compte été admis par tous… Parmi ses amis dans la classe d’Alain, Louis Poirier, le futur Julien Gracq, qui refusera le prix Goncourt en 1951.
Au sortir d’Henri IV, un certain flottement règne dans les projets de Monnerot, qui « conçoit des doutes sur ses aptitudes à l’orthodoxie universitaire française »[17]. Licencié en philosophie, il se donne un programme d’études pluridisciplinaire, « en dehors des compartimentages universitaires » : les grands classiques d’ethnographie et d’ethnologie européens et américains, la biologie et l’histoire de l’évolution, mais aussi la linguistique, l’histoire ancienne, l’histoire moderne, l’histoire de la philosophie, Freud et les techniques psychanalytiques. Il n’abandonne pas pour autant la littérature et la poésie qui ne cesseront jamais d’encombrer son chevet, avec les science-fictions, les romans fantastiques et les romans policiers.
Il se marie en 1932[18].
La même année, il rencontre André Breton
et les surréalistes :
« Dès
que je me suis trouvé dans le champ surréaliste,
écrit-il, j’ai été
aimanté »[19].
Les événements
d’Allemagne – Hitler
arrive au pouvoir en 1933 – invitaient à se situer
politiquement. Monnerot dira[25]
qu’ « à cette époque il n’en était plus au bien et au mal »,
et qu’il
« voyait déjà des forces entre lesquelles il fallait choisir
de
manière relative ».
En 1934 il adhère au Front commun antifasciste, appelé ensuite Front social, que Gaston Bergery, député radical, avait créé indépendamment des communistes, et qui « tendait à dominer, en France, la dualité droite-gauche ». Il a expliqué[26] qu’autour de Bergery, des jeunes gens avaient espéré travailler à une recomposition de la société et de l’Etat français, en vue d’affronter efficacement la crise économique et le péril extérieur. On sait que l’entente des trois partis : radical, socialiste et communiste, l’émergence du Front populaire, eut raison du mouvement de Bergery.
Vers la même époque, Monnerot s’intéresse plus particulièrement à Nietzsche. Au cours d’Alexandre Kogève sur Hegel, il rencontre Georges Bataille qu’il admire pour ses écrits dans La Critique sociale[27], revue de Boris Souvarine, dont le Staline paraît en 1935. Il retrouve Simone Weil qu’il avait connue dans la classe d’Alain. Roger Caillois lui fait faire la connaissance de Georges Dumézil.
Le Front populaire
gagne les élections en mai 1936, la guerre civile espagnole
Monnerot n’a pas fait
partie de ceux qu’on a appelés « les non-conformistes des années
Trente » . Il leur reprochait de « préconiser ce qu’ils
préféraient
sans en savoir assez »[29] :
une étude approfondie des problèmes lui paraissait devoir précéder la
réponse
au «Que faire ? »
Le
Collège de sociologie qui lui doit
son nom devait, selon lui, répondre à cette nécessité. Conçu dans des
conversations avec Bataille, puis Caillois et quelques autres,
« ses
objectifs majeurs étaient d’analyser les mythes, le pouvoir[30]
et le sacré qui sont au centre de toutes les sociétés ». Des
divergences
apparurent, et Monnerot ne participa pas aux conférences et débats
publics
auxquels le projet donna lieu entre 1937 et 1939, estimant que
« les
moyens d’échapper au dilemme conformisme universitaire-futilité
littéraire,
n’avaient pas été trouvés »[31]. Attaché à la Bibliothèque nationale (1936-1939) il remplit un programme de recherches et de lectures, notamment des grands historiens anciens et modernes, d’Hérodote à Busolt. En même temps il collabore à la revue Volontés de Georges Pelorson, qui le fera entrer au journal Paris -Midi. L’enquête qu’il fit en 1939, à la veille de la Seconde Guerre mondiale, sur le thème de la direction de conscience en Occident (« Il y a toujours eu des Directeurs de conscience en Occident », qu’en est-il depuis « la déchristianisation commencée au XVIIIe siècle ? ») et à laquelle plus de 70 personnalités répondirent, parut dans Volontés[33]. Les questions posées, comme les commentaires qu’il fit des réponses, montrent que le programme de ses travaux était déjà tracé, et qu’il était en possession de tous ses moyens.
Réformé en 1933 pour
raisons de santé, reclassé service armé sur sa demande en
Monnerot poursuivit
des études sous l’Occupation : les philosophes allemands, Le Traité de Sociologie générale de
Pareto, le Droit
constitutionnel, et toujours Sorel et
l’ethnographie. Il travaille
aussi à des
livres qu’il ne veut publier qu’à la libération du territoire. Il
entretient
des relations suivies avec Daniel Halévy
(l’auteur de Charles
Péguy, La
Fin des notables, etc…) dont il avait fait
la connaissance avant la guerre, et chez qui il rencontrera notamment Pierre
Boutang, Alfred
Fabre-Luce…
Le passage de Monnerot chez les surréalistes nous vaut son premier livre, La Poésie moderne et le sacré, paru chez Gallimard en 1945. Evénement littéraire « qui a débordé la littérature »[35]… « le surréalisme décèle un état critique… de toute la configuration sociale qui l’a produit »[36], écrit-il. Ce fut une « révolution de la sensibilité ». Et, prévient-il, « on ne saurait parler de ces choses si l’on y est tout à fait étranger…Une telle étude porte (donc) la marque … de la subjectivité ». Mais, souligne Monnerot, un parti pris d’objectivité « équivaudrait à un aveu d’incompréhension… l’homme qui se prétend « objectif », il n’y a rien là dont il puisse parler »[37]. Monnerot applique au surréalisme sa méthode d’une sociologie « compréhensive », mais aussi « descriptive à la manière de l’entomologiste », exposée dans Les faits sociaux ne sont pas des choses, qui paraîtra un an plus tard. En même temps il fait varier les perspectives. On passe d’un « rapprochement » entre surréalistes et gnostiques à une longue incursion dans l’ethnographie. Pour lui, les pensers onirique et mythique, le penser poétique, l’insolite et la magie, les coïncidences, hasards, présages, rencontres, les lieux et instants privilégiés, tout ce qui donne "un sentiment-de-présence-autre », bref, « tout ce que Breton nomme surréel », nous ramène au primitif pour qui réel et surréel ne font qu’un : « ce primitif que l’homme moderne porte en lui », et « à qui le surréalisme donne la parole », souligne Monnerot qui, au passage, fait la critique de la « mentalité primitive » selon Lévy-Bruhl – car « l’idée de « mentalité primitive » nie l’inconscient du civilisé et la logique du sauvage ».
Apparaît dans ce livre un des grands thèmes de Monnerot, la puissance méconnue du sacré dans les sociétés modernes[38] : « L’attitude agressive des surréalistes fut à l’officiel, substitut déchu du sacré et symbole caricatural du sérieux, ce que le sacrilège est au sacré »[39]. Dans les « conduites de scandale » des surréalistes, Monnerot décèle, sinon des aspirations religieuses, en tous cas un besoin de sacré : « Ils ne savent … à quel saint se vouer »[40]. Plus tard, il dira qu’ « ils avaient une signification historique à la hauteur de laquelle leur conscience ne s’est jamais hissée »[41]… Il reste que « le surréalisme ne se réduit pas aux pensées, manifestations et œuvres de Breton et de ses amis… Son échec est celui d’une époque, et ses réussites entrent dans la texture même de notre monde » [42].
Deux autres livres paraissent l’année suivante : On meurt les yeux ouverts, recueil de trois fictions dont l’une, L’Heure de Fallandra, se passe sous l’Occupation, et Les Faits sociaux ne sont pas des choses, déjà mentionné, qui est un premier exposé de sa méthode sociologique : Monnerot écarte les thèses de l’Ecole française de sociologie définies par Emile Durkheim [43]. Pour Monnerot, la sociologie ne peut être que la résultante de toutes les disciplines relatives à l’homme lui-même : l’histoire qui décrit ses actions ; la psychologie, la biologie, l’éthologie, qui les déterminent et les expliquent ; la philosophie où il organise ses pensées.
Il montre que la sociologie naît de l’intérieur même de l’histoire, qui permet des comparaisons révélatrices de constantes, de modèles qu’il appellera « modèles polyhistoriques » ; que l’ethnographie, « l’histoire des peuples sans histoire, fait partie de l’histoire », et même se confond avec la sociologie[44] ; que la psychologie, elle, est constitutive de la sociologie, qu’il y a continuité de l’une à l’autre. Il y revient longuement dans Intelligence de la politique[45].
Partant d’apports de la phénoménologie allemande – Husserl, dit-il, « a indiqué leur démarche propre aux sciences de l’homme » - Monnerot montre que la sociologie n’est pas une science d’explication comme les sciences exactes, mais une science de la « compréhension », au sens « d’intelligibilité immédiate d’un phénomène » que nous saisissons par référence à notre propre expérience vécue. Or l’homme est conditionné par sa situation affective et historique (il est une « condition humaine située et datée ») ; le sociologue n’échappe pas à cette condition, il donne une signification à l’histoire en se référant à un vécu qui est le sien, donc inséparable de la valeur qu’il lui donne, elle-même liée à son affectivité. Ce qui pose le problème de la subjectivité, donné qu’on peut d’autant moins supprimer, poursuit-il, que « la subjectivité est le seul mode d’appréhension de certaines essences ». Dans certains cas la passion elle-même peut être un instrument de connaissance : Monnerot parle alors de « clairvoyance pathique[46] ».
Dans des domaines
comme la sociologie politique ou la sociologie religieuse,
« l’irruption
inévitable de la compréhension donne sur tous les écarts de la
subjectivité ». Ces « difficultés propres à la
sociologie » conduisent Monnerot à faire « la sociologie de
la
sociologie »[47].
Pour saisir le sens d’un mouvement social, dit-il, « une
condition
humaine située et datée » ne peut le faire «
que si elle est
saisie
par lui ». « Traversée par ce mouvement… il faut encore
qu’elle le
voie comme du dehors » ( « la compréhension poussée
jusqu’à
l’identification doit alterner avec l’analyse objective et
lucide »).
L’extrême difficulté d’une telle position, ajoute Monnerot, fait le
prix de
certaines expériences de Georges Sorel[48] ».
Le sociologue doit donc être capable de se contester lui-même comme
sociologue,
de se mettre en question, démarche qui implique
la philosophie. Comme l’histoire et la psychologie, la philosophie est
nécessaire à la sociologie.
Autre aspect de la question développé par Monnerot : la sociologie compréhensive n’existant que par référence au vécu, elle est donc en dernière analyse une sociologie du présent. Cela n’est pas toujours sans conséquence pour le sociologue, car « la vérité peut avoir un caractère vésicant » : « Il y a des époques et des sujets brûlants où la vérité est singulièrement corrosive et où il existe toutes sortes d’appareils protecteurs contre son action »[49]. Et il constate que « ceux à qui on doit principalement la possibilité même d’une sociologie compréhensive : Saint-Simon, Comte, Marx, Nietzsche, ont été des hommes en dehors de la science constituée, sans profession et sans mandat »[50]. C’est bien ainsi, en dehors de la sociologie officielle française, qu’à ses risques et périls, Monnerot va appliquer sa méthode « compréhensive » au plus grand fléau du XXe siècle : le communisme.
Le retour des partis
politiques à la Libération (non souhaité par Monnerot) impliquait
celui
du
parti communiste, qui revenait en force après avoir
« noyauté » la
plupart des mouvements de résistance ignorants des méthodes de
« ce parti
pas comme les autres ». Et tandis que la moitié de l’Europe
tombait sous
la coupe de l’Union soviétique, il investissait la société française,
dominait
les intellectuels. De 1946 à 1948, Monnerot publie dans la revue de Robert Aron
et Lucie
Faure[51],
La Nef,
une série de cinq articles[52]
sur le marxisme et le communisme qu’il dénonce comme un obscurantisme
et un
totalitarisme.
Caractéristiques
qui
mettent en évidence chez les communistes cette confusion du politique
et du
religieux, propre à l’islam. Est-ce
le réveil de l’islam aujourd’hui
qui
facilite la compréhension de ce
phénomène ? M. Maxime Rodinson,orientaliste bien connu, et ancien communiste, qui considérait autrefois comme « paradoxales, presque hérétiques », les vues de Monnerot, reconnaît aujourd’hui que « l’islam et le communisme présentent une ressemblance frappante »[53].
Comment
s’y prenaient
les communistes pour masquer ces caractéristiques ; leurs procédés
d’expansion, « associant terreur et propagande »,
Sociologie du communisme
eut
un grand retentissement puisque dans
les cinq
La description du communisme qu’il venait de donner appelait un «Que faire ?» Ce fut La guerre en question, en 1951. De la stratégie mondiale du communisme, de ses méthodes de subversion, Monnerot dégageait des règles pratiques de lutte contre l’entreprise communiste, la première étant que les sociétés ouvertes devaient reprendre l‘initiative : « Il n’est presque rien que les staliniens fassent qu’on ne puisse leur faire », à commencer par la guerre psychologique ; exploitons leurs contradictions comme ils exploitent les nôtres ; « faites la guerre qu’on vous fait ». « Règles méconnues dans l’engouement général de l’Occident pour la « coexistence pacifique », dira Monnerot, mais qu’il eut cependant l’occasion d’enseigner à l’Ecole de guerre de 1952 à 1958. Les sujets traités avaient pour titres : « Renouvellement de la stratégie politique par le marxisme révolutionnaire du XXe siècle », et « Principes et régularités concernant la guerre psychologique ». Enseignement supprimé à l’arrivée du Général de Gaulle au pouvoir en 1958.
Karlsruhe. Monnerot demanda l’autorisation au gouvernement français qui la lui accorda[54].
En 1963, dans sa
préface à la deuxième édition[55]
de Sociologie du communisme,
Monnerot
annonçait « la liquidation économique du communisme dans un avenir
prévisible ». Des commentateurs se sont étonnés que Monnerot combatte le communisme « en restant très à l’extérieur d’un christianisme dont il a su recueillir en maints passages les fortes leçons », écrivait l’un d’eux[58] dans La Croix du 26 octobre, 1949. Il se trouve que Monnerot s’en est expliqué dans une lettre du 10 mai 1966, à une personnalité catholique : « Comme vous avez pu le voir en regardant Sociologie du communisme, je combats le communisme en dehors de toute référence chrétienne explicite. Ce n’est pas du tout chez moi… l’expression d’un état d’esprit, mais c’est souci d’efficacité. Nous avons besoin d’être non-chrétiens (enfin de ceux qui se croient non chrétiens) pour combattre le communisme. « Si nous le combattons en milieu athée ou indifférent avec des références chrétiennes explicites, nous nous heurtons à l’objection suivante, pratiquement dirimante : les chrétiens anticommunistes qui, avec des références chrétiennes explicites, ne réussissent même pas à l’intérieur de l’Eglise (laquelle subit du dedans, de la part des communistes, un des assauts les plus terribles de son histoire) comment alors réussiraient-ils sur le plan anticommuniste en dehors de l’Eglise ? Il faut combattre l’ennemi sur son propre terrain, et il faut le contraindre à toucher des épaules en ne se référant qu’à des valeurs qu’il reconnaît. C’est ce que j’ai tenté de faire dans Sociologie du communisme, et dans La Guerre en question… Comment en effet convaincrions-nous des gens en partant de présupposés qu’ils n’admettent pas ? « Au contraire, si nous choisissons la voie opposée, par l’anticommunisme, nous pourrions les ramener à cette restauration de la chrétienté occidentale qui est, que nous en ayons conscience ou non, notre objectif primordial ».
En dépit du patronage du philosophe Gaston Bachelard, Monnerot s’était vu refuser l’entrée à la Recherche scientifique, dominée par les marxistes : « De la sociologie, dira-t-il, les communistes entendent toujours être les auteurs, jamais les objets ». Mais les choses auraient pu changer – au début des années cinquante, on pouvait encore l’espérer – et il poursuivit des recherches en vue d’une thèse d’Etat sur la politique de Hobbes. La difficulté fut de trouver un professeur qui assumât véritablement la direction de cette thèse. Le dernier, à la suite d’une intervention du philosophe Gabriel Marcel, fut Raymond Aron, qui ne laissa à Monnerot aucun espoir d’enseigner un jour : « Ils ne vous prendront jamais[59] ». Monnerot fut écarté de l’Université : « Comme Sorel, Tarde et Le Bon », constatait-il. Des ouvrages d’universitaires balayant le XXe siècle, ne mentionnent pas son existence.
Même barrage dans l’édition. Après La Guerre en question, Gallimard qui avait publié ses cinq premiers livres, refuse ses manuscrits, y compris Les Lois du tragique. De 1951 jusqu’au départ de de Gaulle en 1969, Monnerot n’a pas trouvé d’éditeur. De 1969 à 1978, il a pu publier 6 livres. Aucun sous les socialistes, un seul et dernier au début de la première cohabitation, en 1987.
Dès 1959, son désaccord avec la politique algérienne du Général , qu’il combattra à la fois pour des raisons morales et géopolitiques, le situe en dehors du gaullisme. Membre de l’Association pour la défense et l’intégrité du territoire, il participe aux travaux du Comité de Vincennes avec Georges Bidault, Jacques Soustelle, Maurice Bourgès-Maunoury, Henri Yrissou, etc… Cofondateur en décembre 1960 de l’hebdomadaire L’Esprit public avec Raoul Girardet, Jacques Laurent, Philippe Marçais et quelques autres, il y publie des articles retentissants, comme, par exemple, dans le numéro du 23 décembre 1960, Le crime du 8 janvier, sévère lecture expliquée du texte du referendum du 8 janvier 1961, par lequel de Gaulle demandait au peuple français d’approuver par avance l’indépendance de l’Algérie en évitant le mot, procédé qualifié par Monnerot d’« abus de confiance » ; ou encore, après le putsch d’Alger du 13 mai 1961 : Trois jours qui ébranlèrent de Gaulle. Lors de l’élection présidentielle de 1965, il prend position contre le Général (Comment battre de Gaulle, sans point d’interrogation, Le Monde du 3 juillet 1965, Plébiscite et Télévision, Le Monde du 11 novembre 1965). Comme les marxistes, les gaullistes ne répondent pas aux arguments de Monnerot, et réagissent par la censure.[67]
Les « émeutes » des étudiants en 1968 sèment la confusion à droite comme à gauche, « ébranlent » à nouveau le Général qui s’en va l’année suivante, le 28 avril, 1969. Des contraintes se desserrent, et Sociologie de la révolution, dont le manuscrit était depuis presque un an chez Fayard, paraît en mai 1969.
Dans Sociologie du communisme, Monnerot avait décrit le communisme tel qu’il est. L’idée fut avancée que le communisme des Russes n’était pas le vrai et que cela n’infirmait en rien la doctrine marxiste : Sociologie de la révolution est une réfutation de la doctrine marxiste, en même temps qu’une étude comparative des trois grandes révolutions, l’anglaise, la française et la russe. La critique à laquelle Monnerot soumet les théories marxistes de lutte des classes, de mission du prolétariat, de primauté de l’économique sur le politique, etc… ne laisse subsister sous l’apparence scientifique de la doctrine, qu’une idéologie assortie de mythes. Ces mythes qu’il voit communs aux trois révolutions, il les retrouve, venus du fond des âges et sans cesse renaissants, au travers du millenium égalitaire, de messianismes ou d’apocalypses dont il retrace l’histoire.
Cette élucidation des mythes de la gauche ne suscita pas de contradicteurs. Mais la gauche n’en continua pas moins à « tenir le haut des medias », car, en face, on ne profita pas de ce qu’apportait Sociologie de la révolution pour lui disputer le leadership intellectuel. Ce qui faisait dire à Monnerot : « Ils me comprennent assez pour me censurer, mais pas assez pour tirer parti de ce que je dis ».
Sous le titre Sociologie des fascismes, deux autres révolutions occupent une large place dans Sociologie de la révolution : le fascisme italien et le national- socialisme allemand. Pour Monnerot, ce sont aussi des révolutions, même si ce sont des classes non révolutionnaires, aspirant à l’ordre, qui se sont mobilisées pour renverser des oligarchies en faillite. Il définit les caractéristiques du processus, le même dans les deux cas : « une situation de détresse », « une demande de pouvoir pour répondre aux besoins vitaux de la société » , « une circulation brusquée des élites », une « reconstitution de pouvoir[68]… au profit d’un homme extérieur à l’ordre social ». Cet homme, ce chef, « parti des lisières de la société … instaure en pleine ère scientiste une monarchie sacralisée par l’affectivité populaire et nationale ». L’étude de ces deux révolutions, de leur contexte historique, des différences qu’elles présentent, de leurs rapports avec les intellectuels, les juifs, l’argent, etc…se termine par une analyse de l’antifascisme, « une des plus significatives, des plus instructives créations de psychologie collective de notre époque », dit Monnerot. Cette sociologie des fascismes fut particulièrement occultée. Monnerot l’avait prévu, il explique pourquoi dans le chapitre Fascisme et censure »[69].
La dernière partie de Sociologie de la révolution traite de la « pseudo-révolution » de 1968. Au travers de ces « prétendues révoltes d’étudiants », de « l’occupation des centrales de l’enseignement » par des groupes activistes de révolutionnaires de toutes obédiences, et au travers de leurs revendications, Monnerot avait vu se dessiner le danger d’une interruption de la transmission des connaissances, d’une volonté de « casser cette transmission », qui ne manquerait pas d’être fatale à nos sociétés : « nous produirions nos propres barbares ».
L’Enseignement, que depuis la Libération il voyait se dégrader, fut une de ses préoccupations majeures[70]. Sa réponse à mai 68 fut Démarxiser l’Université[71], où il parle d’ « abus de confiance scolaire » : la majorité des Français n’étant ni communiste, ni gauchiste, elle a droit à des professeurs non-marxistes, et il propose, « remède provisoire », de réserver à cette majorité des Français la moitié de l’enseignement supérieur, des chaires non marxistes à côté des chaires marxistes : « Ainsi pourrait-on enseigner en même temps que le marxisme, les vérités anthropologiques dont il est l’erreur ». Quant aux responsabilités, il les analyse : une bonne partie de la société est impliquée, qui a laissé faire : les parents, la classe économique, la classe politique, l’Etat qui a abandonné aux communistes la Recherche et l’Enseignement, tout comme l’Information, et naturellement un trop grand nombre de professeurs, les intellectuels.
« Vecteurs de la contagion marxiste » depuis la Libération, ces derniers n’ont pas échappé à l’attention de Monnerot : non sans de grandes difficultés, La France intellectuelle[72] paraît en même temps que Démarxiser l’Université. Pour Monnerot, « Renan préfigure l’intellectuel », car il est « l’incarnation historique du cléricalisme qui supprime Dieu et garde le prêtre, en sorte que le nouveau « clerc » hérite du prestige de l’homme consacré »… et l’on « retrouve chez ses successeurs le ton de supériorité morale : ils font sentir qu’ils appartiennent à l’espèce qui donne des leçons et non à celle qui les écoute ». Et pourtant « leur histoire se ramène à une série de faillites », qui « toutes se ramènent à une seule, celle de l’esprit critique ». Il en résulte « l’absence de pensée politique, l’absence de pensée tout court, des intellectuels, qui, jointes à la prétention contraire, ont installé dans l’esprit des Français ce vide, protégé par des fortifications universitaires imprenables, que viennent remplir des propagandes misérables ». Pour restaurer l’esprit critique, Monnerot préconise, avant l’entrée dans l’enseignement supérieur, « une année de méthode où les disciplines enseignées devraient être les lois de la pensée, les lois du langage, l’étude des principaux types de paralogismes… un minimum de sémantique… et d’épistémologie »[73]. Sujets sur lesquels il revient dans Intelligence de la politique.
La France intellectuelle fut un livre étouffé. Monnerot en publia à nouveau certaines pages dans un recueil de textes, Inquisitions[74], notamment celles sur le suffrage universel, duquel il date « le divorce entre la pensée politique et la politique ». Inquisitions est une série d’enquêtes dans ce qu’il appelle le « continuum culture-politique », par exemple : les mythes modernes parmi lesquels nous marchons (étude sur Georges Sorel), ou les « fantasmes » nommés « droite » et « gauche » (qui ne sont ni des notions absolues, ni des êtres, mais des rapports), ou encore Télévision, naissance d’un pouvoir, sujet sur lequel il reviendra longuement vingt ans plus tard. Inquisitions reçut le prix de l’Essai de l’Académie française : signe de reconnaissance de quelques-uns, sans effet sur les résistances que Monnerot rencontrera à nouveau et de plus en plus dans la presse et l’édition. Intelligence de la politique dont la pensée est sous-jacente à tous ses travaux, paraît néanmoins chez Gauthier-Villars[75] quelques années plus tard.
A la fin des Faits sociaux… Monnerot notait déjà qu’ « à plus ou moins brève échéance », on constate que les hommes qui ont agi en vue de certaines fins, en ont atteint d’autres « qu’ils ne voulaient pas ou qu’ils n’avaient pas prévues ». Ce « principe de différence de l’objectif visé et de l’objectif atteint », qu’il nommera « hétérotélie »[76], il en explore dans le premier tome d’Intelligence de la politique les multiples implications. Car « si l’hétérotélie existe, explique-t-il, c’est autant en raison de l’ignorance que l’homme a de lui-même qu’en raison de l’ignorance dans laquelle il est des facteurs extérieurs à lui, qu’il ne peut ni prévoir, ni apercevoir, du fait de ses propres limitations ». Monnerot consacre toute une partie du livre à une espèce particulière de cas d’hétérotélie, l’ « énantiodromie », où l’homme obtient par son action, le contraire de ce qu’il avait projeté. L’hétérotélie est un exemple de ces « modèles polyhistoriques » que Monnerot relève dans l’histoire, « qui sont des types de situation universels, ou de grande généralité, et qui facilitent la lecture de l’histoire ». Elle est, « a été jusqu’à présent la clause de non-progrès de l’histoire ».
Monnerot signale deux grandes causes d’erreurs en matière de prévision. La prévision est une pensée, et la première cause d’erreur consiste à ignorer que « les lois qui président à la production des événements dans la réalité, ne sont pas les lois qui président à la production des idées dans l’organisation psychologique de l’homme » ; ces deux modes de génération sont hétérogènes : « Toute confusion entre les deux modes détermine un « paralogisme de l’action ». De par sa nature même, la notion d’hétérotélie écarte donc du champ d’action de l’homme politique les idéologies et systèmes providentialistes qui nous assurent que demain on rasera gratis… elle éclaire les déboires des révolutionnaires…les malentendus entre générations… : les hommes futurs ne sont pas des idées » ; on ne peut en effet prévoir leurs préférences, leurs inventions, leurs mythes, etc… L'hétérotélie invite aussi à ne pas imaginer les intentions d’après les résultats, ce qui a pu conduire à la conception communiste de l’ « objectivité », laquelle a abouti à ce que Monnerot appelle « le paralogisme assassin » (exemple : les procès de Moscou).
De même – et c’est la deuxième cause d’erreur – les lois de la pensée et les lois du langage sont hétérogènes : « La linguistique n’est pas la logique », et « il y a toujours un coefficient de dérive du langage à la pensée ». Certes, dans l’action technique « où l’action est l’application sans reste de la connaissance », l’homme réussit à prévoir des dispositifs antihétérotéliques qui évitent les surprises. Dans l’action politique, plus la prévision est courte, mieux peuvent être appréciés les facteurs et plus on a de chances de corriger les déviations à temps. Dans tous les cas le dispositif antihétérotélique prioritaire demeure : « Contraindre le langage à exprimer la pensée » et « ramener sans cesse la marche de l’esprit au contact de la réalité ».
Il reste qu’on ne peut « fabriquer des faits historiques comme des produits industriels ». D’où l’intérêt, dit Monnerot, de donner à la sociologie et donc à toutes les disciplines de l’anthropologie, des assises fiables. C’est pourquoi Intelligence de la politique est aussi une critique générale des apports contemporains aux sciences humaines. Passant ces apports au crible, réfutant ce qu’il écarte, Monnerot constitue le système de références sur lequel il fonde sa lecture de l’histoire. A cet égard, la deuxième partie du tome 2 : De quelle psychologie nous usons, est un exemple de ce « travail de synthèse et de coordination des connaissances » qu’il estimait indispensable dans les sciences humaines. « Faute d’organisation, la connaissance glisse à l’erreur, avait-il déjà dit ailleurs[77].
De quelle psychologie nous usons tend à montrer la continuité du psychologique, de l’historique et du sociologique, et donc l’existence de ce qu’il appelle un « continuum anthropologique ». Pour Monnerot, il ne faut pas rejeter le freudisme en bloc comme certains le font encore ; il en retient ce qu’il estime être opérationnel ; il écarte ce qu’il estime relever de la métaphysique de Freud et de ses dispositions psychologiques propres, comme « le complexe d’Œdipe » et la primauté du sexuel dans les faits humains. Aux termes « inconscient », « conscient », employés par Freud, il substitue « antérieur », « ultérieur », qui lui « permettent une démarche plus rigoureuse » : le « penser antérieur » étant le penser alogique, celui du rêve, du mythe, toujours présent derrière le « penser ultérieur », celui du logique-expérimental. Pourquoi traiter du « penser antérieur » dans une étude sur l’action historique ? « Pour montrer comment des éléments non-logiques font partie de la motivation des actions politiques. Car le politique doit avant tout avoir une connaissance juste de l’homme, et les deux traits majeurs de la structure humaine sont la partialité de la connaissance ( l’hétérotélie le montre) et la puissance de l’affectivité, dont la source est dans l’activité psychique « antérieure », c’est-à-dire hors de la conscience ».
Entre Freud et Pareto ( Traité de sociologie générale) dont les itinéraires et les méthodes sont très éloignés, Monnerot met en évidence des « correspondances », des « équivalences de notions », qui apportent une confirmation aux analyses de l’un et de l’autre. Equivalence entre la notion de « résidus » (« les constantes psychiques, les sentiments, qui sont derrière les actions des hommes ») de Pareto, et la notion de « complexes affectifs » de Freud . De même que les « complexes affectifs » éclairent les symptômes, les « résidus », dit-il, éclairent les justifications (Pareto dit : « dérivations »). Ces « dérivations », ces justifications, ce sont les idéologies. Et Monnerot explore un cas particulier de ces « dérivations » : la « formule politique » (« ce par quoi un régime politique se justifie lui-même ») concept qui fut introduit dans la théorie politique par Gaëtano Mosca[78].
Dans le processus qui conduit des « complexes affectifs » aux symptômes, Freud a vu le rôle de la censure (« le symptôme travestit le complexe »). Selon Monnerot, « ce qu’il y a de plus solide dans la psychanalyse, c’est la censure, refoulement opportun de ce qui ne doit pas être sur le devant de la scène ». Dans l’étude qu’il fait du phénomène, il distingue censure psychologique (le sujet se censure lui-même) et censure sociologique (qui porte sur la manifestation et la circulation des idées).
Monnerot nomme « doxanalyse » les techniques d’investigation qu’il extrait du Traité de sociologie générale : comme avec la psychanalyse, « il s’agit, dit-il, de « faire avouer » un contenu latent ». Il souligne qu’à l’aube du XXe siècle, Pareto, complété par Mosca et Michels[79], avait apporté la possibilité d’élucider les idéologies, et d’une manière générale « les « ismes » ou unilatéralismes, qui sont une absolutisation du relatif ». Quand, en 1974-75, il présenta, en vain, sa candidature à une direction d’études à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences sociales, le projet d’enseignement[80] qu’il avait proposé portait sur la doxanalyse.
Monnerot pensait que toute science a sa philosophie, implicite ou non, et que celle qui convient à la sociologie, à l'anthropologie, est le perspectivisme, c'est-à-dire « le pouvoir de faire varier les perspectives ». En quoi il se disait proche des philosophes pluralistes anglo-américains dits pragmatiques, mais aussi de Nietzsche. A un journaliste curieux de savoir quelles influences il avait subies : « Je les subis toutes, lui dit-il ; les aliments se transforment en notre propre sang »[81]. Quant à ses maîtres , il les a désignés ainsi : « Aristote, « l’entomologiste », l’Anglais Thomas Hobbes, fondateur de la philosophie politique moderne ; plus près de nous deux Italiens, l’économiste, mathématicien et sociologue Vilfredo Pareto, et le philosophe politique intuitif, Gaëtano Mosca ; chez nous, Georges Sorel[82] ». Des trois derniers il se disait le continuateur.
Le tragique est un cas d’hétérotélie, traité dans Intelligence de la politique, mais auquel Monnerot consacra également un livre, Les lois du tragique[83], dans lequel il montre la connexion constante du tragique et de l’histoire dans les cultures gréco-romaine et chrétienne-européenne. Des tragiques grecs à Kleist (« car le tragique aujourd’hui s’épanche dans la fiction ») la tragédie, dit-il, est un genre spécifiquement occidental ; dans notre histoire, nous l’avons assumée ; les bouddhistes ont éludé le tragique, la culture indienne ignore et l’histoire et la tragédie.
Depuis longtemps Monnerot prévoyait les dangers nouveaux encourus aujourd’hui par le peuple français. Il eut quelquefois la possibilité de le dire dans Le Figaro à la fin des années 1970, sous des titres prémonitoires comme : Terre d’asile ou terre d’invasion ? (13 sept. 1979). C’était la première fois qu’on transgressait le tabou publiquement, et il concluait : « Gardons ce qui nous fait nous-mêmes, notre identité. Cela peut se dire en plusieurs langages. En chrétien, Malebranche l’a dit magnifiquement : « Dieu veut que nous voulions la perfection de notre être » ; ou bien : Les majorités opprimées (28 mars 1979) : opprimées par les « officiers de culture » des medias, fabricants de « prêt à penser », qui par « la diffamation de nos mobiles essentiels », « tendent à provoquer une inversion du permis et du défendu » ; et aussi : Le moindre mal (2 juillet 1979) débat sur la peine de mort : qui « ne sera plus appliquée par l’Etat, mais de façon beaucoup plus dangereuse par les individus... On tuera plus que jamais » ; ou encore : Culpabiliser les Français (4 oct. 1979) : la guerre psychologique faite aux Français pour qu’ils acceptent l’immigration.
Les socialistes arrivent au pouvoir en 1981. La possibilité de dire ce qu’il avait à dire, devant un public capable de l’entendre, fut donnée à Monnerot par le Club de l’Horloge, qu’un groupe de jeunes gens de haut niveau avaient créé en 1974. Opposés au socialisme, républicains, ils entendaient contribuer à un renouvellement de la pensée politique de la droite. Les interventions de Monnerot aux colloques ou « universités » organisés par le Club de l’Horloge s’échelonnent sur une dizaine d’années (1983-1993) : il put expliquer publiquement comment s’y prend « le pouvoir intellectuel de la gauche » pour amener les Français à accepter ce dont ils ne veulent pas ; quels moyens il utilise : principalement l’Enseignement d’où « l’essentiel de la culture qui formait les Français a été évacué », mais aussi l’Information, diffusée par « le système médiatique édition-télévision-presse-radio »,où sévissent censure et « dirigisme sémantique » : on oriente le sens de certains mots, on les « diabolise », on les « dote d’une charge passionnelle et culpabilisante » : la grande opération psychagogique portant sur les mots « fasciste » et « colonialiste », destinée à paralyser l’adversaire, par exemple. D’autres sont chassés du vocabulaire, tandis qu’on impose, par la répétition, des termes et des concepts issus du « basic » marxisme. Bref, on modifie le langage et par suite les mentalités : « Ils ont créé une sorte de langue, et si on la parle on est avec eux »[84]. Et le conformisme « qui, soulignait Monnerot, existe dans toutes les sociétés et, par nature, soutient et exprime l’ordre, s’en trouve « inversé », et fonctionne au bénéfice d’entreprises de subversion ».
Analyse qui n’implique aucun défaitisme : « Il n’y a pas de thérapeutique sans clinique », dit Monnerot qui croit à la « thérapeutique de la lumière », mais aussi à l’adage « aide-toi, le ciel t’aidera » : « Pour remettre à l’endroit un conformisme inversé, chacun doit s’y attaquer partout où il le rencontre… Et nous n’avons pas besoin d’avoir une idéologie parce que nous sommes une culture »[85].
En même temps, sous le titre Le nouvel art de vaincre[86], Monnerot apporte un complément à La Guerre en question. L’idée de guerre, insiste-t-il, a subi une mutation au XXe siècle. Elle s’est considérablement diversifiée. Il l’appelle la guerre Protée, et il en fait la théorie. Les moyens par lesquels le « conformisme inversé » nous est imposé – la manipulation psychologique – en est une des formes que Monnerot redoute le plus : « Nous pouvons – hélas ! – nous former une idée assez nette de ce que serait une décérébration par les médias, et par des enseignants sociologiquement et politiquement « pervertis »[87]. A travers nos enfants, c’est l’avenir de notre pays, de notre culture, qui sont ainsi mis en péril sans qu’un coup de feu soit tiré.
« La guerre Protée » n’écarte pas pour autant les moyens sanglants, elle ignore les conventions et se permet n’impor |